Les Lumières

 

par Jany Boulanger, Cégep du Vieux Montréal.

 

 

“C’est un grand et beau spectacle de voir l’homme sortir en quelque manière du néant par ses propres efforts; dissiper, par les lumières de la raison, les ténèbres dans lesquelles la nature l’avait enveloppé, s’élever au-dessus de soi-même; s’élancer par l’esprit jusque dans les régions célestes… et ce qui est plus grand et plus difficile, rentrer en soi pour y étudier l’homme et connaître sa nature, ses devoirs et sa fin. »

                                                                                                                              Jean-Jacques Rousseau

 

 

Aufklärung, Enlightenment, Ilustración, Illuminismo…  Si les Lumières ont su emprunter différents noms et visages, elles se reconnaissant partout dans ce combat commun contre les préjugés, les superstitions et les idées reçues qui, invariablement, nourrissent l’ennemi juré des philosophes du XVIIIe siècle : l’intolérance.  Sortir l’homme de l’obscurantisme pour le mener vers les lumières de la Raison, voilà ce que souhaitent avant tout les défenseurs de cette idéologie de la liberté et du progrès.   Tels Galilée, Descartes et Newton, quelques héros reconnus et célébrés par ce siècle éclairé, les philosophes sont prêts à défier le contexte politique, social et religieux de leur époque pour faire valoir — en dépit des vérités révélées1 et des superstitions — leurs découvertes nées d’une attitude et d’une démarche purement intellectuelles.  Pour eux, le mot d’ordre est donc « autonomie de pensée » : en effet, la diversité des positions et des discours philosophiques ne fait que conforter cet idéal de liberté recherché dans la richesse des dialogues et des confrontations.   « Je hais vos idées, mais je me ferai tuer pour que vous ayez le droit de les exprimer. »,  écrivait Voltaire qui s’opposait à l’athéisme du baron d’Holbach ainsi qu’à l’agnosticisme2 et au matérialisme3 de plusieurs autres.   De toute évidence, les Lumières se nourrissent de l’adversité : Diderot, dit-on, évitait de rencontrer Voltaire qui, lui, aimait attaquer Rousseau.  Les positions des intellectuels sont opposées, radicales et parfois même contradictoires, cependant, toutes s’accordent pour défendre ce qui suit :

 

 

v     Philosopher, c’est apprendre à se déprendre4

 

Pour les philosophes, l’homme doit se défaire des entraves à la libre pensée et s’opposer à tout esprit de système.  Aussi, on attaquera vivement la foi religieuse et le culte des Anciens qui cherchent à faire accepter des vérités qui ne sont pas vérifiées dans la nature.  Dorénavant, « ce qui caractérise donc le philosophe et le distingue du vulgaire, écrit César Dumarsais dans l’Encyclopédie (1751-1772), c’est qu’il n’admet rien sans preuve, qu’il n’acquiesce point à des notions trompeuses et qu’il pose exactement les limites du certain, du probable et du douteux. ».  Le rôle de l’éducation dans la formation de la pensée de l’homme deviendra, par conséquent, une préoccupation importante de l’époque.  Plusieurs ont écrit des traités ou des essais sur la question : Jean-Jacques Rousseau a d’ailleurs proposé un essai intitulé l’Émile ou De l’éducation (1762) où la Nature sert de guide à l’enfant.  Mais la véritable question qui se profile derrière tous ces ouvrages est la suivante: « Le savoir peut-il changer l’homme? »  Les philosophes, ces nouveaux humanistes du XVIIIe siècle, répondent affirmativement à cette interrogation par leur œuvre de combat : l’Encyclopédie.

 

 

v     Philosopher, c’est comprendre plutôt que croire

 

L’esprit philosophique, synonyme d’esprit scientifique, se méfie des présupposés et des idées reçues venant de la religion ou de l’éducation pour mieux accueillir des idées révolutionnaires.  Philosopher, c’est chercher à comprendre ce qui ordonne le monde, car les savants sont maintenant convaincus que l’univers n’est pas un chaos et qu'il répond à des lois que seules l’observation de la Nature, la réflexion et l’expérience peuvent découvrir.  Aussi, l’affirmation de Denis Diderot « Nous sommes hommes avant d’être chrétiens » rappelle l’intérêt extraordinaire porté à l’homme qu’on place, comme le faisait le célèbre humaniste Pic de la Mirandole au XVe siècle, au centre de l’univers.   La préséance de l’homme et de sa raison sur la foi ne sera alors jamais mise en doute, même si certains, par exemple, s’affichent déistes : Voltaire défendait une religion naturelle, c’est-à-dire épargnée de toute dimension surnaturelle ou métaphysique, qui, croyait-il, assurait une morale dans le monde.  De plus, il soutenait avec quiétude toutes les formes des libertés, car il était assuré qu’« une personne éclairée est quelqu’un qui a acquis des connaissances, mais en même temps formé sa raison en appliquant son esprit critique à ces connaissances ». 

 

 

v     Philosopher, c’est prendre position dans un dialogue avec l’autre pour mieux éprouver la rigueur de sa pensée

 

Les philosophes refusent le grégarisme et, par conséquent, développent chacun une pensée unique et originale.   Pour ce faire, ils cherchent une nouvelle forme d’écriture qui convienne à la philosophie : l’essai, né à la Renaissance avec Michel Eyquem de Montaigne, est pratiqué à nouveau, mais c’est le dialogue philosophique — espèce de maïeutique — qui permettra sans doute de mieux séduire le public.   Par une espèce de confrontation de discours critiques, les écrivains peuvent exposer une pensée en action, c’est-à-dire qui se développe et se complexifie devant un lecteur entraîné par les surprises et les rebondissements des échanges.  Ce nouveau genre littéraire rend le discours plus léger, enjoué et rapide que les traités de philosophie et rend possible, à travers l’identification des personnages, une recherche commune de sens.   La critique y est aisée et la présence de plusieurs voix et plusieurs positions permet la confrontation et la consolidation des idées.  Il est vrai que l’Antiquité connaissait déjà le dialogue — pensons à tous ceux de Platon —,   mais c’est le XVIIIe siècle qui a transformé celui-ci de la simple juxtaposition de discours à un véritable débat d’idées.   Denis Diderot, pour ne nommer que lui, en donne d’illustres exemples avec Le Supplément au Voyage de Bougainville (1772) et La Lettre aux aveugles à l'usage de ceux qui voient, (1748).

             

     

 

v     Philosopher, c’est s’engager dans le vrai monde, en écrivant, en discourant, en agissant

 

Les armes des intellectuels sont multiples: les essais, les dictionnaires, les discours, les dialogues et les contes philosophiques… sont, en effet, autant de moyens pour diffuser les Lumières que pour convaincre le public qu’une révolution des mœurs et de la pensée est nécessaire.   Foncièrement sociable et cosmopolite, le philosophe se fait un devoir de rester ouvert sur le monde qu’il cherche à rejoindre et à éduquer par le biais de la vulgarisation des connaissances.   Pour ce faire,  il usera aussi de la fiction pour mettre en scène ses idées dans des textes séduisants où se mêlent, entre autres, caricature, humour et ironie.  (Si ses intentions et ses efforts sont louables, il ne faut pas oublier qu’il s’adresse, malgré tout, à une élite intellectuelle, puisque la population d’alors est composée de 60 à 70% d’analphabètes.)  Homme d’action, il voudra également s’engager dans la politique pour rejeter l’absolutisme et la tyrannie vus comme des ennemis du peuple.  Bref, la Révolution française, fille des Lumières, a manifestement  été préparée par ce courant d’idées porté par le philosophe qui milite, au prix de sa liberté et parfois de sa vie,  pour de nouvelles valeurs et de nouveaux droits justes, sages et honorables.

 

 

v     Philosopher, c’est organiser le savoir, créer des liens entre les diverses connaissances

 

Les philosophes des Lumières croient que si l’univers est ordonné, la connaissance aussi doit l’être; c’est pourquoi ils conçoivent l’ouvrage monumental l’Encyclopédie ou le Dictionnaire raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers (1751-1780) pour mieux conserver, transmettre et élargir le savoir qui est dorénavant classé alphabétiquement.  (Le terme « raisonné » signifie simplement, ici, que les sujets des articles sont choisis judicieusement selon leur pertinence.)  Pour rapprocher les connaissances, ils créent un système de liens appelés renvois — qui n’est pas sans rappeler celui retrouvé aujourd’hui sur Internet —, qui permet, d’une part, de compléter les articles et, d’autre part, de déjouer la censure exercée par l’Église et l’État.  Autre fait important, Diderot et son équipe reconnaissent les métiers qui seront dorénavant l’objet d’articles et de gravures : dans une volonté pédagogique, on étudiera la fabrication des chaises jusqu’à celle des cartes à jouer!   Bref, tout travail est digne d’intérêt pour les philosophes qui, en tant que bourgeois, nourrissent l’idéal du bon travailleur.  

 

v     Philosopher, c’est être critique devant son époque

 

Plusieurs écrivains ont cherché à réfléchir sur leur société pour mieux la réformer.  Mais le progrès n’est possible que si on admet qu’ « autre chose » est concevable : s’inspirant du philosophe de la Renaissance, Thomas More,  qui aimait faire appel à l'étranger pour réfléchir aux grandes questions sociales, ils recourront volontiers aux multiples figures de l’Autre pour mieux comparer, critiquer ou célébrer leur monde civilisé.   Qu’il s’agisse

 

·        de sauvages, tels que le héros de L’Ingénu (1767) de Voltaire ou les Tahitiens du Supplément au Voyage de Bougainville (1772) de Diderot;

·        d’insulaires, tels que les Lilliputiens du Voyage de Gulliver (1781) de Jonathan Swift;

·        de marginaux, à l’image du Neveu de Rameau (1762) de Diderot,

·        d’extraterrestres, incarnés par les géants de Micromégas (1752) de Voltaire,

 

le contact avec l’ « étranger » permet un partage de connaissances, une remise en question des systèmes de valeurs ainsi que, par l’opposition ainsi créée, la reconnaissance et l’affirmation de soi.    Le XVIIIe siècle, en proie à des guerres, des persécutions, des catastrophes naturelles, cherche de nouveaux fondements qui assureront tant le bonheur individuel que collectif.   Où peut-on vivre heureux?   Le mythe du bon sauvage proposera le modèle de la société naturelle, opposé à celui de la société européenne considérée comme corrompue et corruptrice.  En somme, on voit que le changement est assuré par la capacité de réflexion de l’homme qui doit tout contester, y compris le progrès lui-même, invention et utopie des philosophes.

 

 

v     Philosopher, c’est contribuer au bonheur de l’homme

 

« Le Paradis, disait Voltaire, est là où je me trouve. »   La religion catholique a toujours préconisé les épreuves, les souffrances, les sacrifices ainsi que les bonnes oeuvres pour mieux entrer au Paradis le jour de sa mort.   N’emploie-t-on pas encore aujourd’hui les expressions « faire son salut », « gagner son ciel »?  Le philosophe, qu’il soit athée ou déiste, dénoncera cette vie d’humiliation et de mortification pour revendiquer le droit au bonheur.  Il voudra développer un art de vivre fondé sur des valeurs humanistes telles que la tolérance, la liberté et l’égalité (cf. tableau).   La Raison, quant à elle, contribue au progrès qui repose avant tout sur le travail de l’homme.  C’est dans cet esprit que les philosophes tâcheront de rendre leur pensée utile et concrète dans des œuvres qu’ils voudront accessibles, c’est-à-dire achetables.  Pour la mentalité bourgeoise de l’époque, la libre entreprise de l’Encyclopédie doit donc aussi être commerciale : l’État français, qui a d’abord voulu interdire la publication de l’ouvrage, se ravisera lorsqu’il sentira la menace de se voir privé de certaines redevances par la publication possible de l’oeuvre à l’étranger (Hollande, Suisse).  Autrement dit, pour l’époque, travailler est non seulement synonyme de satisfaction personnelle et de reconnaissance sociale, mais de prospérité et de mérite; c’est pourquoi le travail sera longtemps associé au bonheur de l’homme.

 

Pour conclure, rappelons que cet idéal de l’autonomie de la pensée et cette idéologie du progrès et de la liberté auront une portée universelle et intemporelle : en effet, encore aujourd’hui, certains intellectuels et hommes politiques se réclament de cette philosophie née au XVIIIe siècle.   À l’évidence, les Lumières sont une exigence de penser, de sentir et de voir le monde l'opposé de l’absolutisme intellectuel qui sévissait à l’époque, tout comme, pourrait-on ajouter, du prêt-à-penser d’aujourd’hui.   Dans ce monde subjugué par les discours scientifiques et économiques, on peut se demander si les valeurs défendues par les Lumières, soit le savoir et le travail, n’ont pas été érigées au fil des siècles en systèmes et références absolus comme le sera, par exemple, l’argent.  Aussi, n’a-t-on pas l’impression que dans cette ère de la spécialisation, le discours des philosophes s’est substantiellement perdu?  Quoiqu’il en soit, on retiendra de cette philosophie dix-huitièmiste l’exigence de la révolte devant tout assujettissement ainsi que la foi en la perfectibilité de l’homme perfectibilité possible grâce à sa raison, son éducation et sa culture.   Les Lumières ont permis à l’être humain de s’affranchir des superstitions et de  devenir maître de son destin.   C’est pourquoi aujourd’hui, alors que l’acte même de penser en dehors des cadres imposés semble difficile ou interdit, il est bon de nous rappeler que des philosophes écrivains, tels que Diderot, Voltaire et Rousseau, nous ont montré qu’un ailleurs est possible.

 

 

 

«Sapere aude!  Aie le courage de te servir de ton propre entendement! Voilà la devise des Lumières».    Emmanuel Kant, Qu'est-ce que les Lumières?  

 

 

 

 © CVM, 2004 


1 Les religions (christianisme, judaïsme, islam) qui ont été révélées aux hommes d'une manière surnaturelle.

2 Doctrine selon laquelle tout ce qui ne relève pas du donné expérimental (tout ce qui est métaphysique) est inconnaissable.

3 Doctrine selon laquelle tout ce qui existe n’est que matière.

4 L’expression est de Marcel Conche.