Qu’est-ce qui distingue la guérilla du terrorisme ?

 

Par Patrice Regimbald, Cégep du Vieux-Montréal.

 

La guérilla (ou petite guerre en espagnol) se présente généralement comme une lutte armée du faible contre le fort, menée par des bandes ou des éléments légers cherchant à surprendre, à déséquilibrer et à user l’adversaire. Mais cette définition de la guérilla ne pourrait-elle pas être attribuée au terrorisme ? Ne s’agit-il pas de deux formes de violence politique illicite qui s’exercent en dehors des cadres de la légalité ? Les mouvements de libération nationale associés à la guérilla n’ont-ils pas mené des opérations dont la logique et les moyens étaient parfois ceux du terrorisme ? Peut-on seulement départager, dans l’enchevêtrement inextricable des violences qui se déchaînent lors des guerres civiles ou des conflits intérieurs, ce qui relève de la guérilla et ce qui tient du terrorisme ? Le défi que posent de telles interrogations est complexe. Nous pensons toutefois qu’il est possible de distinguer la guérilla du terrorisme en faisant ressortir quelques  propriétés distinctives de ces deux formes de violence. C’est à partir de l’examen des guérillas tiers-mondistes de l’après Deuxième Guerre mondiale, révoltes à dominante idéologique, tantôt réaction nationale contre l’envahisseur, tantôt lutte révolutionnaire, que nous proposons sept grands critères permettant de distinguer la guérilla du terrorisme. Cela étant, nombre de cas limites nous interdisent de déterminer de façon définitive  la nature de certains groupements nationalistes ou indépendantistes, d’autant que, comme on le verra, un ensemble de perceptions subjectives interviennent dans la délimitation de ces phénomènes.

 

Les propriétés distinctives de la guérilla et du terrorisme

1- Les guérilleros sont des combattants : ils sont organisés, placés sous un commandement responsable et soumis à un régime de discipline interne. Peu importe que ces groupes armés soient représentés par un gouvernement ou une autorité non reconnus par la partie adverse. Ils sont considérés comme combattants au sens juridique du terme selon les Conventions de Genève s’ils remplissent deux conditions : porter ouvertement les armes au combat et se distinguer  de la population civile par un signe distinctif visible (port d’un uniforme, d’un brassard, d’un foulard, etc.) (1). Ce que ne font évidemment pas les terroristes. L’essence même du terrorisme est de mettre en oeuvre une violence organisée dans la clandestinité afin d'optimiser, avec un minimum d’effectifs, le degré de terreur jugé nécessaire à l’accomplissement d’objectifs politiques (2). Déterminée par un calcul, la violence terroriste est consciente de ses limites : combattre au grand jour, c’est courir le risque d’être démasqué et mis en échec.

 

2- La guérilla est une guerre. Non conventionnelle, certes, mais tout de même une guerre opposant des bandes armées à une armée régulière, les premières évitant les confrontations directes avec la seconde en multipliant les coups de main et les opérations de harcèlement. Le temps est le meilleur allié de la guérilla : il permet de miner l’adversaire, seul moyen pour prétendre à une victoire vraisemblablement plus politique que militaire. Et comme lors des guerres conventionnelles, l’enjeu de la lutte armée est précisé à l’avance, généralement dans un manifeste ou une plate-forme politique; le sort des armes devant décider de l’issue de la contestation, ce qui n’est pas le cas du terrorisme où bien souvent les revendications ne sont connues qu’une fois les opérations lancées. Mais plus fondamentalement, les objectifs politiques des mouvements de guérilla semblent s’insérer dans un horizon d’attentes plus compréhensible par la population et dont l’atteinte paraît plus réaliste compte tenu de la force relative des mouvements de guérilla. Ce à quoi peut difficilement prétendre un petit groupe terroriste qui, en commettant une action d’éclat, surgit brusquement de la clandestinité.

 

3. La guérilla mène une guerre populaire. Il est difficile de mesurer le degré d’adhésion des groupes de référence (classe sociale, ethnie, groupe religieux) au nom desquels est engagée la lutte armée. Il semble néanmoins que les conflits de la décolonisation et les luttes révolutionnaires de l’après-guerre aient été des guerres populaires, c’est-à-dire des luttes menées au nom du peuple et avec l’assentiment, voire la complicité active d’une frange importante de la population. Selon le précepte de Mao, le révolutionnaire ou le guérillero doit s’immerger dans la population civile et y «être comme un poisson dans l’eau » : il y trouve les complicités et les sympathies nécessaires pour son ravitaillement, son financement tout en offrant une couverture pour déjouer les tentatives de répression de l’État. Mais dans la logique de Mao, «si l’eau se retire ou se tarit, les partisans n’échappent pas à la mort ». Autrement dit, la guérilla incarne les aspirations populaires et s'en nourrit.

À l’opposé, le terrorisme oeuvre essentiellement dans la clandestinité. Il se déploie indépendamment des sympathies populaires : elles ne lui sont pas nécessaires, ni pour l’organisation de ses opérations ni pour produire ses effets, a fortiori quand les civils en sont les victimes. L’on pourrait même affirmer que l’ancrage du terrorisme dans l’action clandestine a entamé pour nombre d’organisations une dérive vers la criminalité pure, les objectifs politiques étant peu à peu perdus de vue, et les moyens traditionnels de financement (vols à main armée, extorsions, enlèvements, trafic de drogue, etc.) devenant l’activité principale du groupe (Voir le FARC).

 

4 - La guérilla lutte contre des gouvernements non démocratiques. Telle est la conclusion que l’on peut tirer d'une analyse des groupes armés dissidents qui ont pris les armes depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale et à qui l’on a attribué la qualité de guérilla; l’utilisation de la violence constituant le moyen privilégié pour faire valoir une cause politique face à un pouvoir tolérant mal la pluralité politique et la libre expression. L’on peut identifier deux types de pouvoir ayant été combattus par ces guérillas : d’une part, les acteurs extérieurs, puissances coloniales et impérialistes qui imposent de l’extérieur une administration civile ou militaire aux populations locales : pensons aux guerres de libération nationale menées dans le cadre du mouvement de la décolonisation en Asie (Indonésie, Indochine, Malaisie) et en Afrique (Algérie, Angola, Mozambique), ainsi qu’aux pays envahis ou ayant fait l’objet d’une occupation militaire (Vietnam, Afghanistan, Namibie) ; d’autre part, les gouvernements dictatoriaux, combattus par des groupes armés révolutionnaires à dominante idéologique, visant une transformation radicale de la structure sociale et l’instauration du socialisme : les cas de Cuba, du Nicaragua, du Guatemala, du Yemen  et du Zaïre peuvent être rangés dans cette catégorie. Les exemples sont très rares, voire inexistants, de pays démocratiques où l’on retrouverait des mouvements de guérilla en lutte contre l’État. Alors que ces mêmes pays démocratiques n’ont pas été épargnés par la violence terroriste extérieure (principalement des groupes islamistes) et interne, perpétrée par des groupes armés indépendantistes (Pays Basque, Irlande du Nord, Corse, Québec, etc.) et des groupes terroristes de l’ultra-gauche européenne des années 1960-1980 : les Brigades rouges (Italie), l’Action directe (France), la Fraction armée rouge (Allemagne), les Cellules communistes combattantes de Belgique.

 

5. La guérilla vise à contrôler le territoire et s’accaparer du pouvoir de l’État. Pour ce faire,  les guérilleros se réfugient habituellement dans un havre frontalier ou en un lieu géographique difficilement accessible (maquis, montagnes, jungle) où ils sont bien reçus par les populations locales. À partir de cette base d’opération, ils étendent peu à peu leur emprise sur le territoire en grignotant l’adversaire et en ralliant les populations civiles à leur programme d’action. Une idée dominante des mouvements révolutionnaires prônant la guerre subversive est que le pouvoir se situe au bout du fusil. L’assertion paraît également s’appliquer au terrorisme. À la différence que les guérilleros cherchent à se substituer aux dirigeants politiques en place par l’insurrection armée. Alors que les terroristes se contentent de prendre le pouvoir dans leur mire : politiciens clandestins, ils entendent jouer un rôle dirigeant, mais à distance, tapis dans l’ombre, cherchant à contraindre l’État à modifier ses politiques face à certains groupes opprimés dont ils se proclament les représentants ou à infléchir sa politique étrangère face à tel État ou tel acteur international. Sans trop de succès d’ailleurs. Un des rares cas d’action terroriste « politiquement rentable » est le double attentat commis à Beyrouth en octobre 1983 contre les forces militaires françaises et américaines du FINUL (Forces des Nations Unies au Liban). Le quartier général des Marines et le siège d’une compagnie française furent alors détruits (tuant 239 Américains et 58 Français), ce qui décida les États-Unis et la France à retirer leurs troupes du Liban. Mais il s’agit davantage d’un contre-exemple que de la norme.

 

6. Les victimes des guérilleros sont aussi leurs cibles. Nous voulons entendre par là qu’il n’y a pas, comme dans le terrorisme, une disjonction entre les cibles et les victimes. Dans le terrorisme, les victimes sont la plupart du temps des civils, alors que la cible visée est l’État à travers l’opinion publique. Un rapport dialectique à trois acteurs y est mis en oeuvre: le terroriste, la victime qu’il frappe, enfin la cible qu’il cherche à atteindre et à contraindre en le soumettant au spectacle de la souffrance et de la mort. Alors que la guérilla engendre une violence qui réunit deux acteurs: le guérillero et sa victime qui est aussi sa cible (soldats, représentants de l’État ou des forces répressives, etc.). Cherchant à s’accaparer du pouvoir de l’État, les guérilleros s’en prennent plus directement à ses institutions, à ses représentants et à ses défenseurs armés que ne le font les terroristes.

 

7. La violence utilisée par la guérilla demeure mesurée alors que le terrorisme tend vers une violence illimitée. La lutte menée par les guérilleros s’inscrit dans une réalité guerrière où la violence est limitée par les calculs stratégiques et politiques des belligérants (se ménager le soutien de la population), par leur volonté d’appartenir à la communauté internationale (et de s’en faire reconnaître), et par leur adhésion aux règles que les États ont édictées pour limiter la violence guerrière (respect essentiel pour être soi-même sujet à leur application et leur protection). Les terroristes, comme l’explique Patrice Gueniffey, ne respectent aucune de ces règles parce que la guerre qui les oppose à leurs ennemis n’est pas une relation sociale, « mais une régression de la guerre et de la politique vers la violence primitive ». Le terroriste, poursuit-il « porte à un degré extrême deux logiques: celles du tout ou rien  et du nous et eux, qui excluent par avance tout compromis, toute distinction entre civils et combattants et toute modération dans le choix des moyens » (3). La violence est d’autant plus extrême, note Gueniffey,  que le but est absolu. Les terroristes nihilistes ou religieux, à la différence des terroristes politiques, ne cherchent pas à convaincre ; ils n’ont pas d’autres interlocuteurs qu’eux-mêmes. Tout ce qui est en dehors est apostat, incroyant ou infidèle, donc une cible potentielle à abattre. Les événements du 11 septembre 2001 à New York ou ceux du 11 mars 2004 à Madrid ne constituent pas une interpellation politique qui impliquerait une réponse concrète à des demandes spécifiques. Considérés comme acte communicationnel, ces attentats confinent au monologue: ils traduisent un rejet haineux des destinataires de cette violence et expriment tout à la fois le contentement de ceux qui en sont les auteurs, satisfaits d’avoir pu liquider ainsi des représentants d’un groupe honni, incarnation mythifiée du mal. En un mot, les récepteurs du message exprimé en sont aussi les émetteurs. La terreur, parfois utilisée comme moyen par la guérilla, devient ici une fin en soi.

 

Guérilla et terrorisme : des perceptions troubles et non définitives

Toutes ces distinctions ayant été faites, il demeure néanmoins difficile de trancher entre terrorisme et guérilla. D’abord, parce que nombre d’organisations nationalistes ou indépendantistes (OLP, PKK, Tigres Tamouls, etc. ) tiennent à la fois de l’organisation terroriste et de la guérilla et pourraient être légitimement rangées dans l’une ou l’autre de ces catégories compte tenu des critères présentés. Même ceux que l’histoire a décrétés combattants, guérilleros ou partisans ont lancé des opérations dont les moyens et la logique relevaient parfois du terrorisme. Pensons aux résistants français qui, lors de la Deuxième Guerre mondiale, ont commis des actions qui, bien que destinées à désorganiser la machine de guerre nazie, firent de nombreuses victimes indirectes. Ou encore aux guérilleros du F.L.N. qui assassinèrent des civils kabyles, algériens et français jugés soit complices, soit solidaires de l’État colonial français.

Par ailleurs, le cours historique du monde implique l’impossibilité de représentations stables et définitives qui cloraient le sens pouvant être attribué au combat mené par ces organisations. D’autant plus que celles-ci, par définition, luttent pour la transformation de l’ordre politique et social et ont la capacité de définir, par la force, les nouvelles bases de la légalité et de la légitimité. N’a-t-on pas souvent dit que les terroristes d’un jour sont les dirigeants du lendemain ? Menahem Begin, premier ministre d’Israël de 1977 à 1983, n’a-t-il pas été le chef de l’Irgoun, une organisation sioniste ayant multiplié les attentats terroristes en Palestine dans l’immédiat après-guerre ? Les pères de l’indépendance irlandaise, membres actifs de l’Irish Republican Army, n’ont-ils pas été considérés auparavant comme des terroristes par les Britanniques? Des actes de violence enfreignant les lois nationales et internationales peuvent rétrospectivement être considérés comme légitimes et justifiés. Il n’est qu’à comparer la mémoire institutionnelle qui est conservée des Patriotes aux États-Unis et au Québec. Alors qu’aux Etats-Unis, ils sont célébrés comme des combattants de la liberté, une image sulfureuse est toujours entretenue ici de ces « rebelles » qui prirent les armes contre l’autorité politique légitime dont émanent directement les États canadien et québécois actuels. Cet écart mémoriel tient moins au statut objectif des acteurs impliqués ou à la nature des opérations qu’ils ont lancées, qu’aux résultats auxquels ils sont parvenus. Les Patriotes ont triomphé aux États-Unis et ont échoué au Canada. Mais alors même que les événements se déroulaient, les violences dirigées contre l’ordre politique existant constituaient des actes illégaux. Ces exemples démontrent que le sens d’un événement n’est jamais fixé pour l’éternité, que des événements subséquents peuvent a posteriori ouvrir sur une signification nouvelle, différente de celle qui lui avait été attribuée au départ.

 

L’aura de respectabilité qui entoure aujourd’hui les rébellions armées tiers-mondistes des années 1950 et 1960 tient en bonne partie au fait qu’elles ont triomphé. Il s’agit d’ailleurs là d’une des grandes différences entre la guérilla et le terrorisme, politiquement jugé inefficace et qui parvient très rarement à ses fins. Cette impression positive est renforcée par les sentiments d’attendrissement romantique suscités par le combat politique mené par les guérilleros qui luttent contre des gouvernements réputés corrompus et où le faible triomphe du fort afin d’instaurer un ordre social plus équitable. De là s’explique peut-être que les images mentales immédiates associées aux mouvements de guérilla soient marquées d’une légitimité plus grande que le terrorisme. Or, la supériorité morale attribuée à la guérilla n’est souvent qu’un renversement des perceptions initiales. Ce qui indique que malgré tous les efforts pour distinguer guérilla et terrorisme, il demeurera toujours un coefficient d’incertitude; l’appréciation de ces phénomènes étant tributaire d’un cours historique du monde capable de modifier à la fois les choses et les perceptions qui leur donnent corps.

 

© CVM, 2004

                                                          

Notes

 1) « a) Pour être reconnues comme telles les forces armées d’une Partie à un conflit doivent être organisées et placées sous un commandement responsable de la conduite de ses subordonnés devant cette partie. Peu importe que celle-ci soit représentée par un gouvernement ou une autorité non reconnus par la Partie adverse. Les forces armées doivent en outre être soumises à un régime de discipline interne qui assure, notamment, le respect des règles du droit international applicable dans les conflits armés. Ce respect implique, en particulier, qu’elles  sont tenues de se distinguer de la population civile, sauf exception (voir la lettre c), par un uniforme ou par un autre signe distinctif visible et reconnaissable à distance, lorsqu’ils prennent part à une attaque ou à une opération militaire préparatoire d’une attaque. La violation, par un combattant, des règles applicables en cas de conflit armé est punissable, mais pour autant que le combattant porte au moins les armes ouvertement au combat, ne le prive pas de son droit au statut de prisonnier de guerre en cas de capture. (…)

c) À titre exceptionnel, lorsque la nature des hostilités l’exige, il peut être dérogé à l’obligation pour un combattant de se distinguer de la population civile par le port, en opérations militaires, de l’uniforme ou d’un signe fixe et reconnaissable à distance. Toutefois, ces combattants doivent alors se distinguer par le port ouvert des armes pendant l’engagement et pendant le temps où ils sont exposés à la vue de l’adversaire alors qu’ils prennent part à un déploiement militaire qui précède le lancement d’une attaque à laquelle ils doivent participer ». Convention de Genève relative au traitement des prisonniers de guerre (Convention III du 12 août 1949). Protocole additionnel, I, Titre III. Chapitre III. Règles relatives au comportement des combattants et protection des prisonniers de guerre. Section I. Statut.

 

2) Patrice GUENIFFEY, « Généalogie du terrorisme contemporain », Le Débat, no 126 (septembre-octobre 2003), p.158

 

3) Ibid., p. 165.