Hans-Georg Gadamer  (1900-2002)

 

Par Dominic Desroches, cégep de Rosemont 

Le parcours intellectuel de Gadamer1

Hans-Georg Gadamer naît à Breslau (Allemagne) le 11 février 1900, au moment même où Friedrich Nietzsche meurt et Sigmund Freud publie son livre sur l’interprétation des rêves. Son père Johannes, qui est pharmacologue, incarne le scientifique accompli. Durant sa jeunesse, Hans-Georg étudie la littérature allemande, lit Theodor Lessing, Søren Kierkegaard, et entre en contact avec son premier texte philosophique : La critique de la raison pure de Kant. Au grand dam de son père, qui était professeur à l’Université de Breslau, Hans-Georg entreprend des études classiques, humanistes, en philologie. Il poursuit l’étude de la philosophie, à l’Université de Marbourg, auprès de maîtres comme Nicolaï Hartmann et Paul Natorp, qui dirigera sa thèse. En 1922, il fait la connaissance de Max Scheler qui l’oriente vers la phénoménologie, discipline qu’il étudiera plus tard à Freiburg auprès de Edmund Husserl et de Martin Heidegger. Cependant, Gadamer, qui se spécialise dans la pensée platonicienne, ne cesse de s’intéresser à la littérature et à l’histoire de l’art, tout en se formant à l’école du néokantisme marbourgeois. C’est d’ailleurs dans l’esprit du néokantisme qu’il faut situer la rédaction, dans sa difficile vingt-deuxième année (il est alors victime d’une épidémie de poliomyélite), de sa thèse intitulée L’essence du plaisir dans les dialogues de Platon.

Or, en 1922-1923, il lit les Recherches logiques de Edmund Husserl et s’inscrit à l’université de Freiburg où il suit les cours de Martin Heidegger, dont l’enseignement fait déjà sensation. La pensée de Heidegger, qui déconstruisait l’histoire de la métaphysique, offrait rapidement à Gadamer l’illustration d’une puissante expérience herméneutique, c’est-à-dire celle qui consiste à reprendre et interpréter les grandes questions de la tradition philosophique. Or le rapport à Heidegger ne sera pas sans conséquences sur le parcours intellectuel de Gadamer. Dans une lettre sévère, en 1925, Heidegger lui écrit ces mots : « Si vous ne devenez pas plus dur envers vous, il n’adviendra rien de vous »2. C’est peut-être parce que Heidegger était très exigeant envers son jeune élève que Gadamer oriente ses études vers la philologie (l’étude des textes classiques) avec Paul Fridländer. Cet apprentissage sera décisif dans le parcours de Gadamer, qui soutient sa thèse d’habilitation, dirigé par Heidegger, L’éthique dialectique de Platon, en 1928. Cette thèse lui permettra de devenir ensuite chargé de cours (Privatdozent) à l’université de Marburg jusqu’en 1938. On notera que Gadamer publie, en 1934, le texte d’une conférence intitulé Platon et les poètes, qui constitue une de ses très rares publications entre 1931 et 1945. 

Un peu avant la Seconde Guerre mondiale, Gadamer est invité à déménager ses livres à l’Université de Leipzig en vue de devenir professeur titulaire. Pendant la difficile période nazie, il ne participe à aucune activité officielle et évite les problèmes politiques. C’est à l’université de Leipzig, pendant la grande période de reconstruction des universités allemandes, qu’il occupera, avec l’accord des forces soviétiques, la fonction administrative de recteur. Il enseignera par la suite à Francfort en 1947 et 1948, mais également à l’Université de Heidelberg en 1949, afin de remplacer Karl Jaspers. 

Pressé par ses élèves, Gadamer fait paraître, en 1960, un résumé de ses cours. Ce livre, qui représentera une véritable somme de philosophie, parut donc plus de trente ans après Être et temps de son maître Martin Heidegger. Si Gadamer avait initialement pensé intituler son livre Comprendre et événement en souvenir de Bultmann, il changea d’avis sous les pressions de son éditeur. Il choisit finalement, en référence à un livre de Goethe (Poésie et vérité), Vérité et méthode. C’est dans Vérité et méthode qu’il donne, suivant son expression, « les grandes lignes d’une herméneutique philosophique ». Il y étudie l’art, l’histoire et le langage pour montrer que la vérité de la philosophie (sinon de toute expérience humaine) va toujours au-delà de la conscience méthodologique chère à notre modernité. Nous y reviendrons plus loin.

En plus d’être l’un des philosophes allemands les plus marquants du XXe  siècle, Gadamer demeure le plus important représentant de l’herméneutique philosophique, la discipline de la philosophie qui cherche à préciser les conditions indépassables de notre compréhension du monde. Dans les dernières années de sa vie, Gadamer avait continué de se positionner sur les grandes questions du monde, tout en donnant des conférences ou en recevant des visiteurs dans sa maison de Heidelberg. Il est décédé le 14 mars 2002, à Heidelberg, à l’âge de 102 ans.

 

Survol rapide de l’histoire de l’herméneutique

Gadamer est considéré comme le père de l’herméneutique philosophique. Prenons ici un instant pour faire un survol de l’histoire de l’herméneutique afin de comprendre les grands moment de cette discipline. Ce survol nous permettra de situer les innovations de Gadamer et de voir dans quelle tradition s’inscrit sa pensée philosophique.

L’herméneutique s’est définie traditionnellement comme l’art de comprendre, c’est-à-dire comme le savoir permettant de déchiffrer le sens ou d’interpréter un texte. Les origines de l’herméneutique remontent ainsi au tout début de la philosophie. Platon en effet utilise le verbe hermênéuein pour qualifier le travail interprétatif des poètes et des rhapsodes, dans le bref dialogue Ion par exemple, qui traduisent en mots ou expliquent le message des dieux. Son meilleur élève, Aristote, fera de l’hermêneia la langue qui doit rendre en mots la pensée des hommes. Aristote, toujours attentif au sens des mots, écrira même un livre portant le titre Peri hermeneias. Il s’agira pour l’essentiel d’un traité de sémantique et de logique qui se penche sur la proposition. Après Platon et Aristote, les Stoïciens penseront que les premiers hommes avaient un logos pur, un accès direct et véritable aux choses. Ensuite, et pour aller un peu plus vite, donc de la fin de l’Antiquité jusqu’au Moyen Âge et au tout début de la modernité, l’herméneutique restera attachée ou fixée à l’exégèse (l’interprétation) des Écritures. Ici, les auteurs les plus importants se nomment : Philon d’Alexandrie, Origène, Augustin et Luther, le célèbre réformateur.

À l’époque romantique, Schleiermacher (1768-1834) bouleversera le sens de l’herméneutique. En voulant expliquer (notamment au moyen de la linguistique et de la psychologie) la distance qui nous sépare toujours des textes, Schleiermacher changera radicalement la manière de voir l’herméneutique : selon lui, nous devons postuler d’abord la mécompréhension pour viser une meilleure compréhension de l’esprit de l’auteur, donc de ce que l’auteur a voulu dire. Ainsi, par le travail à rebours de l’herméneute, il sera possible, pense Schleiermacher, de « mieux comprendre un auteur qu’il s’est compris lui-même »… Après lui, Dilthey (1833-1911) voudra voir dans le savoir herméneutique, qui est toujours historique, la base commune aux sciences de l’esprit ou sciences humaines. Autrement dit, les sciences humaines reposent toujours sur une compréhension du monde qui est historique et culturelle. Mais c’est avec Heidegger que l’herméneutique connaîtra une nouvelle révolution : la compréhension, non plus limitée aux textes, est l’affaire de toute existence humaine ! La compréhension n’est plus un outil dont dispose l’homme, mais la structure même de l’homme.

 

Faire une théorie de sa pratique philosophique :   l’herméneutique dans Vérité et méthode (1960)

Gadamer se montrera moins radical que Heidegger. D’après l’herméneutique de Gadamer développée dans Vérité et Méthode, la compréhension est l’attitude générale propre à l’existence humaine, mais cette attitude doit être fondée dans l’histoire et le langage. Or si toute compréhension repose sur notre usage du langage, Gadamer pourra alors conférer à l’herméneutique un fondement ontologique, c’est-à-dire une base dans le domaine de ce qui est, de ce qui existe, car c’est notre langage qui nomme les choses. Ce que nous devons voir ici.

Dans Vérité et méthode, Gadamer montrera d’entrée de jeu comment l’œuvre d’art peut redevenir une expérience de vérité, une expérience de vérité hors de la science. Cela lui permettra ensuite de situer l’œuvre d’art en tant qu’expérience ontologique où se découvre un sens, car un dialogue existe toujours entre l’œuvre d’art et le spectateur, l’auditeur ou le lecteur. L’œuvre d’art nous parle toujours, puisque son sens se transmet dans une expérience de « contemporanéité », c’est-à-dire que nous sommes capables de reprendre et d’interpréter le sens passé dans une expérience présente, actuelle. L’idée de contemporanéité du sens explique notamment pourquoi les œuvres sont comprises par les générations suivantes, pourquoi une œuvre fait son chemin dans l’histoire.

Après avoir montré comment l’esthétique est expérience de vérité et que la vérité ne saurait se détacher d’une expérience de sens, Gadamer retrace les grands moments des sciences de l’esprit pour expliquer comment la vérité des sciences humaines ne peut être confondue avec celle des sciences pures ou des sciences de la nature. La vérité, explique-t-il, ne pourra plus se mesurer au moyen d’une mise à distance méthodologique, celle qu’exécute la science, puisque la science ruine toujours déjà le rapport d’appartenance, un dialogue, de l’homme au monde, qui seul assure la possibilité de la vérité.

Cette étude des apories ou des illusions de l’historicisme (la doctrine pour laquelle tout s’explique par l’histoire) et de la mécompréhension des sciences humaines sur elles-mêmes l’autorisera à présenter la base de son herméneutique. On retiendra que le premier pas ne consiste pas à se défaire de nos préjugés (comme le voulait l’Aufklärung, l’époque des Lumières), mais à questionner nos préjugés afin de savoir s’ils sont légitimes, car c’est toujours à partir de préjugés que nous avons accès à la connaissance. Les préjugés sont, explique Gadamer, les conditions mêmes de notre compréhension. Ensuite Gadamer rappellera, fort de l’expérience juridique, que la compréhension est toujours d’abord une tâche pratique, donc une application. Il précisera aussi que cette tâche, celle qui consiste à appliquer notre compréhension, est une interprétation qui repose inévitablement sur un certain travail de l’histoire dont nous devons avoir conscience, car l’histoire est porteuse de sens.

Cette découverte de l’historicité, c’est-à-dire du caractère proprement historique de l’homme - découverte qui date du XIXe siècle -, pose à Gadamer une question d’ordre épistémologique décisive : comment une connaissance humaine, devenue consciente de son caractère historique, peut-elle prétendre à la vérité ? Dit dans les mots du philosophe danois Kierkegaard : comment, d’un point de vue historique, prétendre à un point de vue universel ? Pour répondre à cette question à la fois historique et existentielle, Gadamer cherchera à saisir comment les sciences humaines comprennent, c’est-à-dire comment fonctionne, chez tous les hommes, le processus de compréhension. Héritier de Heidegger et de sa pensée de la finitude, Gadamer situera la compréhension comme faisant partie de la structure humaine. Ainsi, Gadamer est-il amené à soutenir que l’homme se situe dans une tradition qui assure la possibilité du sens. Autrement dit, nous interprétons les phénomènes suivant notre propre place dans l’histoire, suivant notre propre culture et notre propre tradition. Gadamer ajoutera que notre rapport au passé s’exprime toujours dans un dialogue, une dialectique de la question et de la réponse, c’est-à-dire que nous portons en nous des questions auxquelles la tradition vient répondre. Le passé n’est donc jamais dépassé, il est plutôt nécessaire à notre compréhension du présent.

La dernière partie de Vérité et Méthode montrera pourquoi notre compréhension du monde repose, en premier lieu, sur le langage. Ainsi l’herméneutique insiste-t-elle sur le caractère langagier de toute compréhension ainsi que sur notre appartenance au monde. Le langage, qui joue le rôle de médium à l’expérience du sens, constitue notre horizon de compréhension, mieux : notre structure de compréhension. Ce constat assure à Gadamer que tout ce qui est compris est langage, c’est-à-dire l’objet d’un dialogue. Gadamer enfin, dont l’herméneutique sera critiquée et débattue par les grands philosophes contemporains J. Habermas, K.-O. Apel et J. Derrida, se montrera soucieux de répondre aux critiques et de demeurer en dialogue avec les autres philosophes.

L’intérêt principal de l’herméneutique de Gadamer est d’ouvrir la compréhension à toutes les œuvres de l’homme, c’est-à-dire d’universaliser la compréhension (qui repose toujours sur un dialogue) à toutes les pratiques humaines, puisqu’aucune n’échappe au langage. Dans son Autoprésentation, Gadamer écrivait justement ces mots puissants : « L’universalité du problème herméneutique, que Scheiermacher avait déjà reconnue, concerne tout ce qui est rationnel, ce qui veut dire tout sur ce quoi on peut chercher à s’entendre. Même là où l’entente paraît impossible, parce que l’on "parle des langues différentes", l’herméneutique n’est pas au bout de ses ressources. C’est là, au contraire, que se pose la tâche herméneutique avec toute son acuité, qui est celle de trouver un langage commun »3.

 

Bibliographie de Hans Georg Gadamer

 On lui doit, outre Vérité et méthode, de nombreux articles sur l’esthétique, l’histoire de la philosophie et la pensée herméneutique. Ces articles se trouvent réunis dans plusieurs recueils. On signalera ici : L’Art de comprendre. Écrits I et II, L’Actualité du beau, Langage et vérité, La philosophie herméneutique, Philosophie de la santé, et un commentaire de « Cristaux de souffle » de Paul Celan intitulé Qui suis-je et qui es-tu ? Le spécialiste travaillera dans les Œuvres complètes en langue allemande, les 10 tomes des Gesammelte Werke, publiés chez J.C. B. Mohr (Paul Siebeck), Tübingen, 1990.

 

© CVM, 2004

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1 Pour en apprendre davantage sur la vie et les années d’études de Gadamer, le lecteur se rapportera avec profit au livre de Gadamer intitulé Années d’apprentissage philosophique, Paris, Criterion, 1992 et à l’ « Autoprésentation » de Gadamer traduit par J. Grondin dans La philosophie herméneutique, Paris, PUF, 1996. Le traducteur de l’ « Autoprésentation » propose aussi une bibliographie : Hans-Georg Gadamer. Eine Bibliographie, Tübingen, Mohr Siebeck, 1999.

2 Grondin, J., Hans-Georg Gadamer. Eine Bibliographie, Tübingen, Mohr Siebeck, 1999, p. 138.

3 Gadamer, H.-G., « Autoprésentation », in La philosophie herméneutique, Paris, Coll. Épiméthée, PUF, 1996, p. 47