La naissance de la rationalité philosophique

par Michel Robert, du cégep du Vieux Montréal

 

Introduction

Cette leçon porte sur la naissance de la rationalité en Occident. Elle porte donc sur l'émergence d'une conception de l'être humain issue de plusieurs doctrines développées en Grèce antique et formant ensemble quelque chose comme une tradition. Cette conception pourrait se résumer ainsi; l'être humain peut et doit, pour être pleinement reconnu à ce titre, raisonner et y conformer l'ensemble de ses actions. Nous suivrons le développement de deux notions importantes liées à la conception de cette rationalité: la nature et sa connaissance par l'être humain. Cette présentation s'arrête avec Platon, section où nous nous bornerons à indiquer les grands thèmes dont il hérite.

Mythe et raison

Dans la Grèce antique, les multiples rapports au mythe ne sont pas vécus simplement sur un plan de connaissances. Parce que transmis et conservés dans la mémoire collective, nous avons affaire à une idéalisation, une énigme, dont les figures divines et héroïques étaient la clé. Cette idéalisation dessine les contours du fond culturel commun. L'éducation par le biais des récits et des épopées mythiques modèle le caractère à l'image de cet idéal culturel. Les présocratiques représentent par leurs recherches et leurs écrits (du moins ce que nous pouvons aujourd'hui en reconstituer) une profonde mutation culturelle. En effet, l'ensemble de leur oeuvre réussit la transposition du nom et de la figure divine dans un univers conceptuel rigoureuxqui définit un ordre naturel. Ainsi l'universel (le logos) est le bien commun de tous les esprits, au même titre que la loi est commune à tous les humains. La conception d'une cité, d'un État, considéré comme une communauté, unie par une participation commune à une justice commune, tributaire du logos, donne naissance à la démocratie. Tôt au ~VIIe siècle. Solon s'en inspire pour une réforme des institutions. À l'époque de Platon, ce sera une doctrine bien implantée.

Résumons nous:

1- Les présocratiques marquent un changement dans le fond culturel commun des grecs par: a) l'instauration d'un bien commun et universel, transposition de la figure mythique, le logos, b) ce logos assure la cohésion de la communauté.

2- La nature est un ordre intelligible: a) cet ordre est assuré par un ensemble de concepts, b) ces concepts peuvent être connus par les humains.

Distinguons rapidement nos deux notions dans certaines des doctrines qui appartiennent au corpus des présocratiques.

Les Milésiens

On regroupe sous ce terme les penseurs appartenant à l'école de Milet (une cité de la côte ionienne, en Asie Mineure, la Turquie actuelle, Milet est détruite en ~494 par les Perses). Cette doctrine débute par la croyance que la nature elle-même est animée par la sagesse et la justice imputées à la figure du dieu Zeus. Si l'observation de la nature en représente la base doctrinaire c'est que cette croyance de départ permettait, par implication, aux Milésiens d'accorder foi et créance à la nature comme si c'était Dieu.

Thalès (~605-~545) spécule sur le principe (archè) ou l'élément (l'eau) (qu'il nommait phusis, ou nature) dont toutes choses dérivent. Il est le premier à tenter une explication rationnelle et systématique du monde. Il s'interroge ainsi sur la cause ultime et la réalité des choses. Cette interrogation ne lui semble possible que si elle s'unit à la compréhension de soi c'est-à-dire que si elle permet à l'être humain de mieux vivre. C'est la fameuse doctrine du "Connais-toi toi même!" où se trouve l'idée d'une nature humaine que la culture peut améliorer.

Chez Anaximandre (v.~580-~547) la nature est considérée comme un équilibre autorégulateur, dans lequel l'ordre est immanent (il se tient de lui-même). Cet ordre est garanti par les proportions fixes de ses composantes essentielles. Ainsi la pensée est universelle, il n'y a plus d'orientation anthropocentrique (c'est-à-dire qui ramène tout à l'être humain). Tous les liens maintenant les objets et les événements ensemble, en un mouvement éternel, sont pensés comme des connexions causales et impersonnelles.

Anaximène (v.~560-~486) analyse les objets et les événements dans le monde physique en tant que fonctions et aspects d'un unique processus quantitatif. Cette doctrine permettait de naturaliser l'être humain en liant l'élément central et illimité - l'air - à l'âme. L'âme est considérée comme responsable de la cohésion corporelle: elle agit en tant que loi (comme un gouvernement). Pourtant Anaximène ne concevait l'existence que sous l'angle de ses transformations.

Comme nous pouvons le constater:

1- Avec les Milésiens, la pensée humaine se libère des représentations mythiques; les éléments naturels sont des fonctions d'un processus.

2- Ce processus est causal et impersonnel; les dieux n'interviennent plus dans les affaires humaines.

3- L'être humain fait partie d'une totalité: l'Universel. Connaître le monde des choses c'est aussi se connaître soi-même.

4- L'âme humaine acquière un statut de réglementation dans les actions.

Pythagore

Pythagore (v.~540-~497) recherche un système rationnel unifiant les multiples manifestations et transformations que les sens reçoivent. Ce système simple s'exprime en chiffres et explique l'ensemble du monde. Il existe un ordre, une raison à l'oeuvre dans l'univers qui correspond à l'esprit humain. Le Pythagorisme représente une tentative de matérialisation des nombres. Puisque ceux-ci pouvaient être prouvés, la réalité du monde physique devait être comprise à travers eux. En même temps, il comporte une mystique des chiffres et des proportions. Cette doctrine rejete le concept moniste (conception selon laquelle l'ensemble des choses peuvent être réduites à une unité) de la nature. Elle pose la base des spéculations ultérieures sur la dualité de l'être humain (corps/âme) impliquée par la notion de la transmigration (voyage) de l'âme.

Bref:

1- Le pythagorisme représente les débuts un peu hésitants d'une raison purement déductive.

2- Il propose une méthode non-empirique et purement intellectuelle: la philosophie est une spéculation mathématique.

3- Le pythagorisme aboutit dans la formation d'une doctrine sectaire.

Les Éléates

L'invasion perse qui détruisit Milet déplaça le lieu des spéculations philosophiques vers Élée, une petite ville située en Italie.

Xénophane (v.~537-~514) critique sévèrement les formes d'expression poétiques (Homère) et théologiques (Hésiode) prétendant participer à la connaissance de la vérité. Ces éléments étaient alors au fondement de la culture. Pour lui, tout ceci n'est que fables et inventions: seule une entreprise fondée en raison permettra d'accéder à une véritable connaissance. Cependant, il critique aussi très sévèrement le matérialisme des Milésiens, leur opposant sa conception de la nature comme manifestation de l'Un. C'est cette conception qui sera reprise par Parménide. Notons que Xénophane développe plusieurs théories sur les éléments naturels mais toujours en les fondant rationnellement.

Résumons:

1- Chez les Éléates les concepts doivent être examinés rigoureusement.

2- Les raisonnements doivent être exempts de contradictions.

L'Un et le Multiple

Sous ce titre, nous rangeons la grande polémique philosophique qui opposa deux conceptions importantes pour le développement ultérieur de la rationalité grecque. Il s'agit des doctrines développées par Parménide (v~504-~470) et Héraclite (v~504-~470). Ces conceptions devaient hanter Platon et le forcer, à la fin de sa vie, à revoir sa doctrine des Formes intelligibles.

Héraclite

La pensée d'Héraclite est difficile et obscure. En voici quelques éléments. Commençons avec sa critique de la doctrine d'Anaximène. Dans cette doctrine, soutient Héraclite, seul le processus posséde un caractère de fixité. Chez Héraclite, la réalité n'est pas le monde que nous percevons ni ses éléments constitutifs, mais plutôt une formule qui se manifeste et se dérobe dans tous les processus de la Nature. Cette formule est celle de la loi des contraires qui est la loi de la réalité: tout est devenir. Le logos est donc contradiction; la pensée humaine, commune à tous, l'est aussi mais sous une forme dialectique: elle est capable de manifester l'unité sous les contradictions. Car sous l'unité des tensions de ces contradictions le logos (archè) régit l'ordre de l'univers dans l'harmonie, la justice et la mesure. Ainsi, dans le devenir il y a loi et rationalité: tout disparaît mais tout revient. L'âme étant la phase la plus claire du processus du devenir, il est donc possible, par son étude, de comprendre le cosmos entier. Le glissement s'opère entre l'étude des phénomènes et l'introspection de l'âme. Au contraire des Milésiens, chez Héraclite le principe n'est plus matériel. Car le logos est la formule de chaque âme individuelle. Le principe est une sorte de symbole. Héraclite pensait qu'il fallait maintenir l'âme dans un état d'intelligence capable de comprendre la vraie nature du monde et, ainsi, accorder ses actions en conséquence.

Parménide

Pour Parménide penser à une chose, c'est penser à elle en tant qu'existence. La nature essentielle de l'être, sa nécessité d'être identique à elle-même, ne permet aucune autre alternative logique que la permanence de l'être. Si le logos conçu par Héraclite pose que tout est un (permanence et changement), Parménide pousse sa logique jusqu'à montrer que seul l'être peut être (en tant que cause efficiente de soi). Le logos est identique à la vérité (archè). L'Être (l'Un ou l'Univers) immobile, indivisible, continue et, de ce fait, sans création ni genèse est. Donc le mouvement n'est pas. Comment même le concevoir?

Concluons deux choses de cet affrontement à propos de la connaissance:

1- Avec Parménide: a) la philosophie devient une technique, une méthode; la pensée est quand elle est identique à la vérité; b) si l'être est, le non-être n'est pas; c) l'opinion qui n'est pas la philosophie n'est pourtant pas identique au non-être puisqu'il y a aussi des vérités dans l'opinion,

2) Avec Héraclite: a) la pensée est dialectique; b) le savoir n'est pas pour lui-même, il est pour agir en intelligence avec le monde.

Anaxagore

Anaxagore (v.~470-~428) attribue l'origine de tout mouvement et donc de toute transformation au nous c'est-à-dire à l'Esprit. Il introduit ainsi la doctrine selon laquelle une raison indépendante et supérieure est à l'oeuvre dans le monde naturel. C'est par cette doctrine que devient possible l'expression d'une totalité englobante (tout est dans tout).

Protagoras

La pensée grecque était ainsi composée d'un corps doctrinaire de réflexions qui semble placer la vérité au delà des capacités humaines. De plus, cette partie du fond culturel commun s'inscrit en contradiction avec la vie quotidienne de l'ensemble des Grecs. C'est contre cette contradiction (qui se cristallise en dogme dans plusieurs doctrines) que s'érige le grand sophiste Protagoras (v~430-~410). Il argumente contre les recherches futiles qui mènent l'intelligence humaine à chercher des fantômes (eidola) sans intérêt pour la pratique concrète de l'existence dans la communauté. Pour Protagoras, réfléchir et argumenter n'ont plus qu'un seul but: démontrer sa valeur personnelle en distinguant ce qui est le plus utile. On voit alors qui est capable d'assumer les fonctions de pouvoir dans la cité. Quant au reste de la connaissance, il affirme que ce qui apparaît d'une certaine manière pour une personne, est vrai pour elle. Chacun peut décider de ce qui est le plus utile pour lui, car l'homme est la mesure de toutes choses.

Platon

Platon élabore son oeuvre à partir de cet héritage et de la fréquentation de Socrate. Oeuvre immense qui, dans un processus continu s'étendant sur plusieurs années, constitue une philosophie qui consolide les mutations culturelles amorcées par les présocratiques. Si nous reprenons nos deux notions de départ, la nature et sa connaissance par l'humain, nous voyons bien l'émergence de cette rationalité. En effet, Platon, par l'héritage présocratique, a en sa possession, les thèmes majeurs qui marquent le passage d'une pensée archaïque et mythique à la pensée rationnelle: la création du monde, la nécessité de son ordre, l'origine de la vie, la nature de l'âme et, surtout, les causes des phénomènes naturels.

La découverte du concept de nature par les Milésiens s'articule autant aux principes d'une explication des choses (science) qu'à la conception des actions justes dans la vie humaine (éthique). Ce concept permet aussi une explication de la destinée humaine, indépendante des rites magiques ou religieux. Sur le plan de la connaissance (on connaît l'importance de ce point par le procès de Socrate), Platon fait la distinction entre les théologiens qui font référence aux dieux du culte et ceux qu'il appelle les physiologoi qui ne croient pas à l'intervention des dieux dans les affaires humaines et même qui laissent planer un doute sur leur existence.

De son maître Socrate, Platon retient cette leçon issue de la fréquentation de la doctrine d'Anaxagore: il y a une cause unique et intelligente (nous, ou esprit) qui ordonne tout ce que contient le monde selon la loi du meilleur. Mais cette cause est matérielle et mécanique pour Anaxagore: ce qui est incompatible avec l'idée du Bien que préconise Socrate. C'est à partir de ces deux influences (Anaxagore et Socrate) que Platon va formaliser la rationalité en un idéal social et philosophique délié des influences mythiques traditionnelles et proclamé universel.

© CVM, 1997