Leçon sur le Criton de Platon

par Michel Robert, du cégep du Vieux Montréal

 

Pour l'analyse logique ainsi que le résumé du dialogue Le Criton nous renvoyons aux pages résumant les argumentations de Criton et de Socrate.

Nous aborderons ici l'ordre social prévalant à l'époque de ce procès et concernant les rapports régissant l'individu et la collectivité. Plus spécifiquement nous dégagerons: (1) la formation de l'aspect civique de la loi, (2) la vertu civique chez l'individu, (3) le sens de la position de Socrate.

Formation de l'aspect civique de la loi

Sans entrer dans tous les détails concernant cette formation spécifions-en la composante de base. Déjà, une doctrine présocratique projetait l'idée d'un ordre (cosmos) politique sur l'ensemble de la nature et, par implication, sur la vie des phénomènes naturels et des hommes. Pour les Grecs du Ve siècle avant l'ère chrétienne, la vie dans une cité marquait l'évolution de cette morale archaïque nécessaire à leur vie collective; la bonne marche des choses dépendait de l'assujetissement de tous à un code de lois rigides. Les prescriptions contenues dans la loi règlent les rapports de chaque citoyen avec les dieux de la cité, les ennemis et les autres compatriotes.

Le fond culturel commun des Grecs contenait aussi un autre élément formateur: la tradition poétique de la tragédie. Tout au long de l'évolution de ce genre artistique, on retrouve la cristallisation d'une idée importante: le moi, la conscience personnelle. En effet, la notion claire et cohérente d'une absence de liens entre les puissances supérieures (les dieux du panthéon) et la raison et la volonté humaines prenait racine. Ainsi, la part prise par l'individu, dans sa propre destinée s'imposait, mais d'abord comme une question. Cette question entrainait aussi une distinction nette sur le plan moral: il y a d'une part l'homme capable dorénavant d'identifier crimes et châtiments dans la cité et, d'autre part, les puissances supérieures garantes de la justice commune aux humains, donc universelle. Nous voyons donc deux éléments importants pour les Grecs de cette époque:

(1) la cohésion de la cité dépend des lois et de leur respect par tous; la justice devant la loi est assurée par l'universalité de son fondement;

(2) l'individu, régit par des lois extérieures, peut aussi diriger ses actes et ses pensées en se conformant à sa raison et à sa volonté.

 

Vertu civique de l'individu

Nous avons vu comment s'étaient formés, à l'intérieur de la cité, les rapports de l'individu à la loi. Au ~Ve siècle un terme venait identifier l'existence des ces rapports. Il s'agit de l'areté ou "vertu civique". Cette vertu (et sa définition) faisait l'objet de nombreux débats. Au centre des débats se retrouve Socrate et, à sa suite, Platon. De l'autre côté, le mouvement sophistique en menait large. Ce mouvement considérait que le développement harmonieux de la cité était nécessairement fondé sur la connaissance. C'est cette connaissance qu'ils enseignaient. Ils formaient ainsi les dirigeants de la cité et se proclamaient spécialistes en art d'enseigner la technique politique; c'est-à-dire la formation de lois.

Cet art - la sophistique- était formalisé en un système ayant principalement pour but de cultiver l'ensemble des facultés de l'esprit humain nécessaires au maintien de l'ordre social. Les éléments majeurs de ce système étaient:

(1) la forme du langage;

(2) la forme de l'art oratoire;

(3) la forme de la pensée.

L'ensemble de la formation culminait en la capacité d'exprimer publiquement ses vues et d'argumenter contre celles des autres.

Socrate sera le premier à questionner cette capacité. Pour lui, la technique politique doit se légitimer par un principe intellectuel. Plus particulièrement, Socrate cherchait à isoler l'élément qui fonde le rôle et les buts de la loi dans la cité. Le reproche qu'adressait Socrate aux sophistes était double. Suivant sa méthode, ce reproche prend la forme de questions.

(1) Par quel principe les sophistes comprenaient-ils quelles lois étaient les meilleures et, parallèlement, comment pouvaient-ils persuader l'ensemble des membres de la communauté qu'elles l'étaient?

(2) Comment distinguer ce qui est juste de ce qui ne l'est pas, si nous ne connaissons pas la justice et l'injustice?

Position de Socrate

Voilà donc les termes dans lesquels se pose la position de Socrate. À Criton qui ne voit que la peine et la douleur dans la perte de son ami, Socrate rappelle la principale exhortation de son enseignement: pour connaître, ce n'est pas son plaisir personnel qu'il faut consulter mais le Bien. Comprendre la décision de Socrate face à ce qui lui arrive c'est savoir ce qui est mieux pour la cité. Ceci est évidemment paradoxal.

En effet, par la critique adressée aux sophistes, Socrate accentuait encore plus l'individualité dans la vertu civique. Alors pourquoi subir l'injustice? Ce que Platon veut légitimer dans ce dialogue est moins le respect des lois effectivement en vigueur que le respect de leur fondement (leur légitimité en tant que Lois). Le respect des lois prouve que le Bien assure et protège le droit. Platon marque ainsi son opposition au relativisme sophistique.

Apprendre à diriger ses actions et ses réflexions librement et sous la lumière du Bien, c'est se placer en face de sa destinée: toute la vie de Socrate illustre cette idée. Platon ici, par le biais de son opposition aux sophistes, manifeste une mutation culturelle que sa philosophie allait consolider à l'encontre les idoles de la tribu. La vertu civique dépend de la connaissance du Bien face aux Lois. La position de Socrate marque le passage entre la critique des normes de conduite et la contemplation des Formes intelligibles.

Même si tous s'attendent à sa fuite, Socrate refuse de partir et meurt. Ce geste marque, pour Platon du moins, la naissance de la philosophie authentique: l'intelligence guidant la vie humaine, fixant, pour l'individu qui la pratique, le chaos des désirs et des passions et assurant, pour la communauté, grâce à la connaissance des Formes intelligibles, la pérennité du droit.

© CVM, 1997