Philosopher: une quête du sens

par Raymond-Robert Tremblay, du cégep du Vieux Montréal

 

Héraclite

La pensée est la plus haute vertu; et la sagesse consiste à dire des choses vraies et à agir selon la nature, en écoutant sa voix.

À tous les hommes, il est accordé de se connaître eux-mêmes et de faire preuve de sagesse.

 

Philosopher, c'est d'abord espérer, cheminer, s'engager dans une réflexion à propos de la condition humaine, sans carte ni destination précise, peut-être même sans issue.

 

Ludwig Feuerbach

"Prouver n'est rien d'autre que réfuter. Toute détermination intellectuelle possède son contraire, sa contradiction. Ce n'est pas dans l'unité avec son contraire, mais dans sa réfutation que réside la vérité. La dialectique n'est pas un monologue de la spéculation avec soi-même, mais un dialogue de la spéculation avec l'empirie. Le penseur n'est dialecticien que dans la mesure où il est son propre adversaire.

Se mettre soi-même en doute, voilà l'art et la vertu suprêmes."

(Manifestes philosophiques)

 

Philosopher c'est décider de poser un autre regard sur les choses et la vie, c'est tenter de connaître à travers les apparences ce qui est au-delà des apparences, c'est exercer sa conscience à prendre conscience d'elle-même.

 

Friedrich Nietzsche

"La philosophie, telle que je l'ai toujours comprise et vécue, consiste à vivre volontairement dans les glaces et les cimes, - à rechercher tout ce qui dans l'existence dépayse et fait question, tout ce qui jusqu'alors, a été mis au ban par la morale."

(Le Crépuscule des idoles)

 

Philosopher, c'est regarder en face sa propre finitude, cherchant à connaître le sens profond de l'existence et à percer le mystère du monde, en quête de réponses à d'intenses questionnements: La vie a-t-elle un sens? Ce sens est-il déjà présent dans la nature? Quelle est la part du sujet dans la constitution du sens?

 

Aristote

"C'est, en effet, l'étonnement qui poussa, comme aujourd'hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques. Or apercevoir une difficulté et s'étonner, c'est reconnaître sa propre ignorance () Ainsi donc, si ce fut bien pour échapper à l'ignorance que les premiers philosophes se livrèrent à la philosophie, c'est qu'évidemment ils poursuivaient le savoir en vue de la seule connaissance et non pour une fin utilitaire. Mais, de même que nous appelons libre celui qui est à lui-même sa fin et n'existe pas pour un autre, ainsi cette science est aussi la seule de toutes les sciences qui soit une discipline libérale, puisque seule elle est à elle-même sa propre fin."

(Métaphysique, A, 2, 982 b)

 

Philosopher, c'est d'abord accepter que la vie est un paradoxe, une énigme, un signe à interpréter indéfiniment: un processus sans sujet ni fin. Commençons par nous-mêmes, qui sommes le plus grand de tous les mystères.

 

Inscription gravée au fronton du temple de Delphes

«Connais-toi toi-même, et tu connaîtras le monde et la vie.»

 

Philosopher est un acte de l'esprit, un effort désespéré de la conscience pour se saisir de l'infini qui toujours s'échappera. Mais qu'est-ce qu'une vie pleinement humaine, sinon l'aventure d'une conscience?

 

Hegel

"... la vérité est une; l'instinct de la raison a ce sentiment ou cette foi invincible. Une seule philosophie doit donc être vraie. Or, comme les philosophies sont diverses, on en conclut que les autres sont nécessairement erronées; mais chacune assume, établit, prouve qu'elle est cette philosophie unique (...) Il importe essentiellement de savoir ce que signifie cette diversité des systèmes philosophiques; la connaissance philosophique de ce qui est vérité et philosophie montre cette diversité sous un tout autre aspect que suivant l'opposition abstraite de vérité et d'erreur."

(Leçons sur l'histoire de la philosophie)

Philosopher, c'est affronter cette tension de la vérité une et multiple: une en son essence et pourtant multiple dans ses manifestations. Et s'il n'y avait rien d'autres que les apparences? Rien d'autre que la diversité innombrable des perspectives?

 

William James

Sur la vérité

L'opinion courante, là-dessus, c'est qu'une idée vraie doit être la copie de la réalité correspondante. (...)

Le pragmatisme, lui, pose ici sa question habituelle: (...)

En posant cette question, le pragmatisme voit aussitôt la réponse qu'elle comporte: les idées vraies sont celles que nous pouvons nous assimiler, que nous pouvons valider, que nous pouvons corroborer de notre adhésion et que nous pouvons vérifier. Sont fausses les idées pour lesquelles nous ne pouvons pas faire cela. Voilà quelle différence pratique il y a pour nous dans le fait de posséder des idées vraies; et voilà ce qu'il faut entendre par la vérité, car c'est là tout ce que nous connaissons sous ce nom!

(Le pragmatisme, p.142-144)

Ainsi la vérité ne serait qu'une question pratique, une question de corroboration entre la logique, les faits et nos théories. Par ici la sortie, dirait-on aux rêves de la métaphysique. "...c'est là tout ce que nous connaissons sous ce nom", écrit James: aveu d'impuissance, lucidité et conscience de nos limites. Notre instinct se rebiffe: n'y aurait-il pas quelque mystérieux secret à découvrir, autre part que dans la nature?

 

Friedrich Nietzsche

"Nos valeurs sont des interprétations introduites par nous dans les choses.

Pourrait-il y avoir une signification dans l'en-soi ?

Toute signification n'est-elle pas justement une signification relative, une perspective ?

Toute signification est volonté de puissance (toutes les significations relatives s'y peuvent ramener)."

(La Volonté de puissance, t.I, liv. II, § 134, p.239-240)

 

Philosopher: interpréter le monde sans fin, quête interminable d'un sens qui dès qu'il est énoncé apparaît dans la nudité de son insuffisance. Profond scepticisme: je sais que je ne sais rien d'essentiel.

 

Pascal

"Se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher."

 

Philosopher, c'est espérer que la raison nous guide enfin jusqu'au repos de la croyance vraie. Mais le doute guette, infatigable. Car le doute n'est que l'autre nom de la raison.

 

Protagoras

"L'homme est la mesure de toutes choses."

 

© CVM, 1997